Julie Bawin: "Les incertitudes de l'image", Cycle "dissIdence", Les Brasseurs (B)

09/01/2008

Quand il ne lit pas, il écrit. Quand il n'écrit pas, il se laisse guider par le geste, par la main qui dessine. L'art de Benoît Félix, sorte de buisson secret et épineux de lignes et de traits, se forme et se joue dans ce dessein qui n'en finit pas de recommencer : regarder, comprendre, agir. Tout procédé, qu'il soit lent ou court, ne peut faire obstacle au passage, quasi immédiat, de la pulsion à la création. Il n'y pas un projet d'ensemble déterminé au préalable. La forme engendre la forme, le dessin suscite du dessin. Le trait est là. A la base de tout. Le dessin ne cherche pas à représenter quelque chose. Il est le devenir d'une chose dont on ne sait pas encore ce qu'elle sera. Je cours après des histoires que je demande à une ligne qu'elle me raconte. L'art de Benoît Félix ne doit pourtant rien au hasard. Il est de l'ordre de l'intelligence du visible. Autant dire qu'il va vers le motif, sans cesse retardé, presque rompu dans le tâtonnement. Le cheminement est long. Images À rebours d'une période fertile en artifices, en images construites et commerciales qui inondent et fascinent les regards, Benoît Félix compose des œuvres qui se tiennent dans un battement entre l'image, l'illusion de cette même image et le réel de l'objet. Flirtant très clairement avec les trois registres lacaniens - le réel, l'imaginaire, le symbolique -, il cherche surtout à mettre l'image hors d'elle-même, à imposer un temps d'arrêt sur le pouvoir qu'on lui confère. Mon travail naît de l'image en ceci qu'elle tient par les yeux celui qu'elle fascine. Le trait marqué au lieu de l'image est une tentative de différenciation. Sutures Découper, fendre, diviser, rompre : autant d'opérations qui permettent à l'artiste de raccommoder la peau de l'image. Le travail de suture auquel il s'adonne patiemment, méthodiquement, rappelle à quels degrés de complexité il sait atteindre. Mais la démonstration va bien au-delà. Entre équilibre et déséquilibre, harmonie et dissonance, ses compositions appellent des temps et des distances de regards différents sur l'image. Il y a « arrêt sur image ». L'image coupe dans sa progression celui dont elle suspend tout-à-coup le temps. La menace, ce serait que ce temps devienne l'éternité. Mais l'image n'en est pas moins, d'un autre côté, une suture nécessaire, un temps d'arrêt dans l'écoulement du temps, parce que si le temps s'écoulait indéfiniment, ça n'irait pas non plus... Encore une façon d'évoquer cette impasse entre la chose et le désir qu'elle suscite. Défasciner l'œuvre dans un temps de suture. Quignard n'est pas loin : à l'écart d'une société tronquée par le fasciné, il invite le regardeur à se « dé-sidérer ». Pièges Parce que Benoît Félix ne cesse d'expérimenter des façons de faire œuvre par une désarticulation savante de l'image, ses travaux peuvent passer pour hermétiques. On imagine des procédés métaphysiques, parsemés de références littéraires, philosophiques, psychanalytiques. Ce n'est pas inexact : les références sont là - Freud, Lacan, Bataille, Quignard - et la métaphysique aussi, mais dans son état ultime, tout cela peut être aussi un jeu, une illusion, un piège caressant. Faire des œuvres qui sont tout près du mensonge qu'elles sont ; des œuvres qui sont le bord du mensonge qu'elles sont Ainsi quand on croit la tenir, la vérité se dérobe. Ses sculptures de filets, ses longues bandes de papier au bout desquelles des choses sont suspendues oscillent entre le mystère offert à l'œil contemplatif et le désir de nous attirer dans des labyrinthes, de nous voir pris au piège. Le visiteur n'est ni un voyeur, ni un consommateur. J'aime l'idée qu'il puisse être un joueur Bascules Entre espièglerie et poésie, Benoît Félix joue sur les polarités contraires. Du papier tendu au bord de la rupture aux formes dansantes et papillonnantes, il trouble la perception par un jeu habile de bascule entre rigidité et mollesse, tension et légèreté. L'artiste définit ainsi un espace de liberté qui va de pair avec des tentatives de ne jamais rien imposer, de provoquer des glissements de sens que lui-même n'a pas prévu, n'a pas initié. Le savoir de ce que ce sera manque. Voilà la règle du jeu. Je suis le premier à m'émerveiller devant ce qui se passe (de tout petits événements, un peu dérisoires), et je ne sais rien de ce qui peu faire éventuellement l'émerveillement de certains visiteurs. Je regarde mon travail après eux en me demandant ce qu'ils voient. Troubles Dans ce désir de réceptivité, Benoît Félix rôde dans une zone où les coupures et les recompositions peuvent parfois être interprétées comme le souvenir épuré, presque imperceptible, d'une expérience connue de lui seul. Mon travail n'est pas un exutoire, il est l'accueil de quelque chose que j'ai pris beaucoup de temps à voir autrement que comme une maladie ou une fuite (dans un sens il est effectivement une fuite : celle de la signification hors d'elle). Toujours le refus de la définition et de la compréhension immédiate. Toujours le sentiment de se trouver face à une œuvre polymorphe soumise aux troubles de l'inconscient. Corps Grands et petits formats, assemblages légers, installations vibrant dans l'espace : les œuvres de Benoît Félix s'accordent toutes à la dimension physique et corporelle de son travail. Le rapport au corps se rencontre dans les traces du geste physique laissé par l'artiste, dans l'espace au sein duquel les œuvres évoluent, dans le mouvement qu'elles nous proposent. Le corps c'est ce que l'image ne peut, ou ne peut qu'à distance. Il arrive aussi que le corps se dévoile de manière tactile, presque charnelle. Une enveloppe de peau. Trahison de nos humeurs, de nos fractures. Il dessine de son trait sinueux les contours d'une anatomie à peine dévoilée, des morceaux de chair. Cette suavité se voit tempérée par des géométries à angles droits, où se reconnaissent des réminiscences de l'abstraction, donnant naissance à des pictogrammes, des signes connotés : un triangle, une jointure, une bande verticale. Illusions Je ne suis pas celle que vous croyez Encore l'image. Benoît Félix fait parler l'image, cette image qu'il veut sortir d'elle-même, défaire et recomposer sans cesse. L'image serait-elle le double féminin de l'artiste ? S'en amusant lui-même, Benoît Félix sait que l'ambiguïté est la seule manière de nous entraîner, jusqu'à l'évidence, dans ce qui est probablement son obsession majeure : l'illusion de l'image. L'image sait mentir, fasciner notre regard. Mais elle peut également dire sa première vérité : qu'elle ne cesse de nous mentir. La vérité devrait dire, pour qu'elle soit, le mensonge qu'elle est en réalité. L'illusion qu'est l'image est un mensonge. Il faut donc de l'illusoire comme tel. Est-ce que je ne suis pas simplement en train de produire, dans ce que j'appelle conventionnellement mon « travail », de l'illusoire en tant que tel ? À nous d'y répondre. À nous de suivre, avec nos vérités et nos incertitudes, les mouvements, les détours, les sauts et les précipices d'une œuvre qui n'a d'autre propos que de nous engager dans une liberté d'être et de savoir. Julie Bawin, Novembre 2007 In "Je ne suis pas celle que vous croyez" palquette éditée par les Brasseurs, Liège à l'occasion de l'exposition de Benoît Félix. Dans le cadre du cycle "Dissidence"

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